Résumé :
par Olivier DELOR, Directeur associé YLOS7
Les organismes de coaching, ces temples du développement personnel, ont un talent inégalé pour transformer les menaces en opportunités. « L’IA va libérer les coachs des tâches répétitives ! » clament-ils, comme si aligner des feedbacks standardisés ou analyser des patterns comportementaux était le cœur de leur art. « Enfin, nous pourrons nous consacrer à ce qui compte vraiment : l’émotion, la nuance, la magie de la relation ! » On croirait entendre les maquettistes du XXe siècle vanter la supériorité de leur savoir-faire face à l’arrivée de photoshop. Sauf qu’Adobe a gagné.
Prenez l’exemple des plateformes du secteur, qui proposent désormais des « assistants IA » capables de personnaliser des plans de coaching, de mesurer l’impact des séances via des KPIs, voire d’établir un premier diagnostic avant même qu’un humain n’intervienne. « L’IA ne remplace pas le coach, elle enrichit son action », assure-t-on. Vraiment ? Quand 37 % des entreprises utilisent déjà des chatbots pour la prévention du burnout chez leurs cadres — un domaine autrefois réservé aux coachs — on est en droit de se demander ce qu’il reste à « enrichir ».
Ou pire : quand des outils comme AIMY ou Gemini génèrent des relances plus pertinentes que bien des questions « puissantes » assenées en séance, à quel moment cesse-t-on de compléter la machine pour devenir son faire-valoir ?

La vérité, crue et sans fard, c’est que l’IA ne se contente pas d’automatiser les tâches ingrates. Elle grignote le territoire même du coaching. Et les coachs, occupés à suivre des formations sur « comment intégrer l’IA dans sa pratique », ressemblent étrangement à une personne qui chercherait à transmettre une information importante par fax.
Le coaching, futur luxe pour happy few ?
Voilà où le bât blesse : l’IA ne se contente pas de démocratiser le coaching. Elle en redéfinit les frontières — et les tarifs. Pour les uns, ceux qui peuvent se contenter de conseils standardisés, d’analyses comportementales et de rappels à l’ordre algorithmique, le coaching devient abondant, accessible, et bon marché. Un abonnement à 20 €/mois, une appli sur son téléphone, et hop : voici votre dose de motivation quotidienne, servie par une voix synthétique mais rassurante. Pour les autres, ceux qui cherchent une écoute vraiment personnalisée, une présence qui perce les non-dits, une intelligence capable de danser avec l’ambiguïté, le coaching humain se mue en expérience premium. Une rareté. Un privilège.
« Le coaching risque de devenir un luxe, comme la psychanalyse dans les années 1980 », résume Nicolas Deguerry, journaliste à Centre Inffo. Les chiffres lui donnent raison : alors que le marché explose (+15 % par an, 800 millions d’euros en 2025), les tarifs des coachs « haut de gamme » — ceux qui promettent une « profondeur émotionnelle » — ont bondi de 20 % en un an. 5 000 € l’année pour un programme combinant IA et séances humaines ? Bienvenue dans l’ère du coaching comme marqueur social, réservé à une élite capable de payer pour ce que les machines ne peuvent (pas encore) offrir : l’illusion d’une relation unique.
Ironie suprême : les coachs qui survivront seront ceux qui sauront vendre leur humanité comme un luxe. Ceux qui, faute de pouvoir rivaliser avec la précision des algorithmes, miseront sur l’imprécision féconde du lien humain. « Payez-moi 300 € de l’heure, et je vous promets de ne pas vous analyser comme une donnée. » Voici la nouvelle accroche marketing.
Alors, que reste-t-il ? Trois options, aussi inconfortables les unes que les autres :
« L’avenir du coaching ne repose pas sur une opposition entre IA et humains, mais sur une synergie où chaque partie apporte sa valeur ajoutée », écrit-on chez Outils du Coach. Foutaises. L’avenir du coaching repose sur une question bien plus crue : que se passe-t-il quand la machine n’a plus besoin de vous pour faire croire qu’elle a une âme ?
Les coachs aiment à répéter que leur métier est « intemporel », qu’il répond à un besoin « universel » d’accompagnement. Soit. Mais qu’adviendra-t-il quand l’IA, après avoir appris à poser les bonnes questions, apprendra à se taire au bon moment ?
Oui… et puis, il y a ce que l’IA ne fera jamais.
D’abord, elle ne doute pas. Elle délivre ses réponses avec l’assurance glacée d’une vérité mathématique, alors même que ces « évidences » ne sont que des probabilités calculées — des « hallucinations plausibles », comme les appellent les ingénieurs. Pas des mensonges, non : des constructions si lisses, si cohérentes, qu’elles en deviennent plus convaincantes que la réalité. Un coach humain, lui, hésite. Il bute sur une intuition, revient en arrière, avoue parfois : « Je ne sais pas. » Parce que la lucidité commence là où la certitude s’arrête.
Ensuite, elle ne vous ancrera jamais dans le monde. Parler à une machine, c’est rester dans la bulle aseptisée du dialogue sans risque. Face à un humain, en revanche, on se frotte à quelque chose de bien plus redoutable : le regard de l’autre. Celui qui vous renvoie à votre place dans la société, dans l’histoire, dans la chaîne invisible des existences qui se croisent, se heurtent, se reconnaissent. L’IA simule l’écoute ; un coach vous force à exister.
Enfin, vous ne la respecterez pas car elle ne vous respectera jamais. Parce que le respect, ce n’est pas éviter les questions qui dérangent — c’est oser les poser, même quand elles font mal. « Le réel est quand on se cogne » affirmait Lacan. « Pourquoi mentez-vous ? », « et si vous aviez tort depuis le début ? », « qu’est-ce que vous fuyez, au juste ? » Une IA reformule, adoucit, optimise. Un coach vous tend un miroir brisé et attend que vous osiez regarder les éclats. Somme toute les mosaïques byzantines sont splendides !